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  • Anne-Sophie Ketterer

Et si nous affirmions notre confiance dans le vivant?


Aujourd’hui, je souhaite vous faire découvrir une lecture qui m’a beaucoup inspirée. Il s’agit du livre “Raviver les Braises du Vivant” de Baptiste Morizot, écrivain et maître de conférence en philosophie à l’université d’Aix-Marseille. Je me suis intéressée à ses écrits dans le cadre de ma réflexion sur le rapport que nous humains entretenons avec le vivant. (Cf Article Et si on questionnait notre rapport avec le vivant ?). Le titre du livre m’a interpellée : Si l’image de raviver des braises est assez parlante, j’avais envie de comprendre pourquoi l’utiliser dans ce contexte. Quel sens donnait l’auteur au mot “Vivant” ?


Vivant plutôt que Nature


Pour comprendre l’usage du mot Vivant et sa définition, il convient de revenir à l’opposition que nous établissons, bien souvent sans nous en rendre compte, entre la Nature et l’Homme. Pour les philosophes des Lumières, l’Homme étant un être d’anti-nature, il s’arrache au monde naturel. Il se distingue du monde non-humain car c’est un agent libre de ses choix contrairement aux animaux qui répondent à un instinct naturel. Les animaux sont même décrits comme des machines dans la pensée cartésienne. L’Homme, quant à lui, est capable de s’affranchir du déterminisme naturel pour évoluer vers une forme de liberté et de transcendance.


La Nature est donc un ensemble distinct de l’Homme. Nous nous en sommes extraits. Cet héritage culturel, combiné avec l'essor du capitalisme, a conduit à dévaloriser la nature et à instaurer une relation hiérarchique entre l’Homme et la Nature. Selon Baptiste Morizot, nous avons rendu la Nature “cheap” - cheap en anglais “bon marché, de qualité inférieure- au sens où nous l’avons réduite à une valeur économique. Petit à petit, nous avons considéré que l’environnement naturel était tout simplement un stock de ressources : pour se chauffer, pour fournir de l’énergie ou manger. Ce stock pouvant être échangé contre de l’argent.



Lorsque nous avons “dévalué” la Nature, nous avons inventé dans le même temps le concept logique "d'amélioration de la Nature" comme on peut améliorer un processus de construction. Nous avons intégré le fait que l’action humaine était nécessaire pour améliorer l’environnement. Sans nous, la Nature serait déficiente. C’est ainsi que nous avons vu apparaître très concrètement les techniques d’agriculture modernes basées sur l’apport en engrais chimique et pesticides.


Nous avons cessé de faire confiance aux dynamiques du vivant. A tel point que nous nous sommes convaincus qu’il fallait “protéger la nature”, action qui se veut vertueuse mais qui continue à instaurer une opposition entre l’Homme et la Nature et un lien hiérarchique. Protéger, c’est prendre soin de quelque chose de plus faible que nous. Le devoir de “protéger la Nature” repose sur l’idée encore une fois que la Nature aurait besoin de nous ou que nous devrions nous exclure de la Nature pour la protéger. Il y aurait une Nature exploitable pour nos sociétés dans laquelle nous vivons et une Nature immaculée, préservée, intacte au sein de “Réserves Naturelles”.


Mais le Vivant a-t-il vraiment besoin de nous ?


Concrètement, pour aborder cette question, j’ai envie de vous demander d’abord, est ce que nous “produisons” notre nourriture ? Produire signifie à l’origine “donner naissance”. Donnons-nous naissance au blé, aux moutons, aux agneaux? Ce n’est pas l’éleveur qui donne naissance à l’agneau, mais la brebis et c’est bien le soleil qui permet la photosynthèse des plantes et donc la croissance du blé. Nous pouvons jouer un rôle pour favoriser les mécanismes du vivant, mais nous n’en sommes pas à l’origine.


Certains écologistes parlent d’un prochain effondrement de la biodiversité. Mais il n’y aura pas d’effondrement du Vivant au sens où la biosphère ne va pas disparaître ! Pour Baptiste Morizot “ Ce sont des myriades de formes vivantes et de relations entre vivants qui sont en danger, des tissages immémoriaux, et enfin nos relations constitutives avec le vivant actuel (et non le vivant en soi) qui sont en passe de disparaître.” Ce qui n’enlève rien à la gravité de la situation ni à la responsabilité de l’Homme dans cette disparition, mais celà apporte une certaine nuance à cette apocalypse annoncée.



Pour Baptiste Morizot, les dynamiques du Vivant sont bien plus anciennes, complexes et autonomes que ce que nous avons tendance à croire ! Retrouver la confiance dans ces dynamiques est essentiel ! Il ne s’agit pas d’une confiance aveugle car le Vivant c’est aussi des pandémies, des crues, des catastrophes etc.. ni une confiance mystique ou cultuelle, mais une confiance “dans un monde intrinsèquement pluriel, dans lequel chacun peut vivre et se déployer mais tout en étant dépendant de beaucoup d’autres” selon l’auteur.


Baptiste Morizot utilise la métaphore du feu pour nous faire comprendre que le vivant n’est pas une entité distincte et faible à protéger, il n’est pas une cathédrale en flamme mais bien un feu puissant dont nous faisons partie et qui pourrait s’éteindre. Le vivant n’a pas besoin d’un pompier, mais bien de se raviver. Et c’est là que l’Homme peut entrer en action en supprimant ses actions néfastes au foyer et en laissant le vivant se raviver.


Nous sommes le vivant qui se défend !


Un slogan bien connu dans les manifestations pour le climat. Pour Baptiste Morizot, “Raviver les Braises du Vivant” n’est ni une guerre contre l’Homme, ni une paix fantasmée entre la Nature et les Hommes. Il ne s’agit pas non plus de sanctuariser les espaces naturels. Le “réensauvagement” du monde peut conduire à deux visions.


L’une passéïste et misanthrope qui anime certains courants écologistes, où on exclut la présence de l’Homme et on met la nature sous cloche.


Et une autre vision où on propose de vivifier les dynamiques automnes de la communauté des vivants dont les humains font partie. Concrètement, cela peut passer par la création de zones en libre évolution, où nous ne sommes pas exclus, mais où les conditions pour vivifier les dynamiques du vivant sont juste réunies, sans exploitation de ces dynamiques. Il s'agit aussi de retrouver des formes d’agricultures où l’Homme coopère avec les mécanismes du vivant.


Une vision basée sur la confiance et l’humilité


Dans cette réflexion sur notre rapport au Vivant, Etienne Farand, garde au Parc National des Pyrénées nous invitait à observer pour prendre conscience que notre perception de l’ environnement était loin d’être la norme. Baptiste Morizot, quant à lui, nous propose un cadre de pensée différent où nous devons (ré)apprendre à faire partie du vivant et surtout à lui faire confiance. Une approche positive et sources d'espoir pour raviver les braises du vivant.

 

"Raviver les braises du Vivant" Baptiste Morizot, éditions Actes Sud

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