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  • Anne-Sophie Ketterer

Et si on (re)découvrait la nuit ?

Pour finir cette série sur notre rapport au Vivant, je suis à nouveau allée chercher l’inspiration du côté du Parc National des Pyrénées pour explorer la nuit ! C’est pourtant bien en plein jour, à la maison du Parc à Tarbes que j’ai retrouvé Eloïse Deutsch pour percer les mystères de la nuit.


Eloïse, comment as tu été amenée à étudier la nuit avec le Parc National des Pyrénées ?


Je suis chargée de mission sensibilisation au sein du Parc, et nous avons commencé à nous intéresser à la pollution lumineuse en 2011 avec la création de la R.I.C.E (Réserve Internationale de Ciel Etoilé) du Pic du Midi qui est un espace de protection de la nuit. Le Pic du Midi a obtenu ce label en 2013 et le Parc National est devenu co-gestionnaire de la RICE en 2016 avec notamment le SDE (Syndicat Départemental de l’Energie) qui pilote les actions au niveau de l’éclairage public et le Pic du Midi qui coordonne l’ensemble du projet.

En parallèle, mon collègue, Olivier Jupille, chargé de mission flore et écosystème lançait en 2018 l'identification de la trame verte et bleue du Parc. On a donc décidé d’ajouter une trame sombre pour travailler sur l’impact de la lumière sur la biodiversité.


Trame verte, bleue, sombre ? Qu’est ce que c’est ?


Une trame c’est un ensemble d’unités de paysages qui permet aux espèces de faire tout leur cycle de vie. Une trame comprend par exemple les espaces de vie, de reproduction, de nourriture qui sont reliés entre eux par des corridors. La trame verte concerne des écosystèmes terrestres comme les forêts, haies, etc… et la trame bleue, des espaces aquatiques zones humides, rivières, etc… Cette continuité est importante à prendre en compte dans la préservation de la biodiversité car si le lieu de reproduction d’une espèce est détérioré ou inaccessible, cela aura une incidence sur sa survie. On peut identifier des trames dans des milieux urbains, ou en montagne comme c’est le cas dans le Parc National des Pyrénées. La trame sombre relie les espaces des trames vertes et bleues qui sont peu impactés par la pollution lumineuse.



Qu’est ce que la pollution lumineuse ?


Ce sont tout simplement les nuisances induites par l’éclairage artificiel trop intense sur nos espaces de vie ! Plus on a d’éclairages la nuit, plus il y a de pollution lumineuse. Pour la mesurer, on regarde la brillance du ciel : plus la mesure est grande, plus le ciel est de bonne qualité. Cette pollution est assez vite réversible, quelque part “il suffit" d’éteindre la lumière pour la supprimer, même si dans les faits c’est un peu plus compliqué !

Pour identifier la trame sombre du Parc National, on a fait un diagnostic de la pollution lumineuse en tout point du parc en prenant comme témoins : le petit Rhinolople et les Murins, deux espèces de chauve-souris . On a placé des enregistreurs de sons qui permettent de détecter leur présence et nous avons ensuite comparé les zones où on trouvait ces chauve-souris avec la pollution lumineuse des zones. Cela devait nous permettre de cartographier les endroits où la pollution lumineuse avait un impact néfaste sur la biodiversité. Au final, ce protocole n’a pas tout à fait donné les résultats qu’on attendait alors nous avons travaillé sur une autre méthode en partenariat avec l'OFB (Office Français de la Biodiversité) et 4 autres parcs (Cévennes, Port Cros, Mercantour et La Réunion) et Dark Sky Lab pour identifier les zones du Parc dites “à faible biodiversité” qui sont aussi des zones avec pollution lumineuse.


Pourquoi c’est important de protéger la nuit ?


Ce n’est pas parce que nous sommes une espèce diurne, que tous les animaux le sont ! Au contraire ! 64% des invertébrés sont nocturnes ainsi que 30% des vertébrés. En fait, la majorité des animaux sont nocturnes, au moins en partie ! C'est-à-dire qu’ils ont la majorité de leur activité à l’aube ou au crépuscule. J’étais très étonnée d’apprendre que plus de 90% papillons sont des papillons de nuit ! Comme nous sortons peu la nuit, nous avons l’impression qu’ il ne se passe rien, mais ça grouille de vie.

Le halo lumineux produit par nos éclairages s’agrandit de 5 % par an en France. Plus ça va, plus on morcèle les habitats des animaux. Un lampadaire la nuit, c’est 150 insectes tués par nuit… Il y a 11 millions de lampadaires dans notre pays.. Ils meurent grillés ou épuisés ou bien ils sont sur-prédatés par d’autres espèces. C’est la deuxième cause d’extinction des insectes aujourd’hui !

Certains animaux peuvent être complètement bloqués dans leurs déplacements par une rangée de lampadaires. Ils vont devoir faire un détour ou rester sur place. La lumière artificielle peut aussi perturber la physiologie des végétaux et désynchroniser leur rythme de croissance : près d’un lampadaire, les arbres vont perdre moins vite leurs feuilles ou faire des bourgeons en décalé avec la période de pollinisation.

Et nous, humains, nous avons tout simplement besoin de nuit noire pour bien dormir !



Quel est ton rapport avec la nuit ?


Pour moi la nuit est une véritable source d’émerveillement ! Les animaux qui vivent la nuit développent des adaptations impressionnantes : la chouette a un masque facial qui pivote à 180 degrés pour lui permettre de capter plus facilement tous les sons. Son vol est très discret car la nuit, on se fie au son ! C’est un exemple parmi tant d’autres. J’essaye d’être plus attentive à mon sens de l’ouïe la nuit, j’écoute les bruissements, les frottements.

Et puis il y a le ciel étoilé ! Avec ce projet de réserve de ciel étoilé, je me suis mise un peu à l’astronomie. Je sais reconnaître quelques constellations. Pendant le confinement, nous avons regardé en famille plein de documentaires sur l’espace. Regarder le ciel, c’est un peu créer un lien avec l’espace ! C’est assez vertigineux de se dire qu’on regarde certaines étoiles qui sont mortes depuis des milliers d’années mais qui brillent encore..

Aujourd’hui, je sors plus facilement la nuit, et je mets le nez en l’air pour regarder le ciel avec mes enfants. S’allonger par terre et observer les constellations, c’est un peu le même plaisir que d’observer des nuages et imaginer des formes… Nous imaginons et créons nos propres constellations parfois !

Le ciel étoilé est un patrimoine commun, il n’y a pas besoin d’argent pour y avoir accès, quel que soit l’endroit où l’on vit, il suffit de lever la tête pour s’extasier.. à condition de ne pas vivre dans de grandes villes.


Comment protéger la nuit en ville justement ?


Il faut d’abord ne plus en avoir peur ! C’est sûrement une peur ancestrale, qui date de la préhistoire. Comme nous nous fions quasiment exclusivement à notre sens de la vue, nous ne sommes pas adaptés pour vivre la nuit. Nous avons pris l’habitude de nous protéger, de nous cacher pour la nuit. Avant nous avions peur des bêtes sauvages la nuit, maintenant c’est un peu différent. Dans les réunions publiques que nous menons, on nous parle souvent des risques de vols, mais 80% des cambriolages ont lieu de jour ! Pour les accidents de voiture, en général, la vitesse et la fatigue sont les premiers facteurs, avant le manque d’éclairage et on a tendance à rouler un peu moins vite quand on voit moins bien !

Des études montrent que dès qu’on éteint la lumière, la biodiversité s’améliore, alors on peut se poser la question de savoir si c’est nécessaire qu’ un village soit éclairé de 23h à 6h du matin par exemple..Il n’y a pas si longtemps que ça, l’éclairage public dans les campagnes c’était la modernité, aujourd’hui on peut questionner le besoin réel !

Nous travaillons avec le SDE (Syndicat Départemental de l’Energie) qui gère dans notre département l’éclairage public des communes. Grâce aux données du Parc National et du SDE, nous avons pu identifier les lampadaires en zone sensible. S’ils sont à moins de 50 mètres d’une zone de nidification de rapaces, d’une zone humide ou 10 mètres d'une zone boisée, et s’ils possèdent des caractéristiques techniques mauvaises pour la biodiversité, ils deviennent prioritaires pour être changés ! On peut jouer sur la forme du lampadaire pour qu’il éclaire mieux la route et non pas le ciel et la température de couleur pour qu’elle soit moins impactante. Nous bénéficions d’un financement Plan Avenir Montagne pour convertir l’éclairage et trouver des solutions pour éteindre quand c’est possible.


En matière de sensibilisation, on a créé un belvédère à Hautacam pour regarder les étoiles, découvrir les constellations et un festival a eu lieu le 6 et 7 Mai 2022 à Payolle avec des animations en journée et de nuit ! Tout ceci est issu d’un travail collaboratif avec le Parc Naturel Régional Landes de Gascogne et des Cévennes. Nous avons prévu d’organiser une journée de la Nuit en Octobre.



Et dans son jardin, comment protéger la nuit ?


On est nombreux à avoir installé des petites lumières avec des panneaux solaires etc.. pour matérialiser le chemin, ou juste pour l’esthétique. On peut se demander si c’est nécessaire, si on ne peut pas se fier à d’autres sens pour faire 20 mètres sans lumière ? Ou mettre un détecteur de présence… Le meilleur moyen de protéger la nuit c’est de convertir sa peur en émerveillement ! Dans les Hautes-Pyrénées, nous avons la chance de pouvoir facilement et souvent observer des étoiles alors sortir dans son jardin et lever la tête c’est un réflexe à prendre ! On peut participer à des démarches de science participative en mesurant la pollution lumineuse de son quartier avec l’application “Ciel en péril”, en participant à des comptages de chouette ou en posant des nichoirs à chauve-souris.



 

Je remercie Eloïse pour sa disponibilité et nos échanges passionnants !

Pour en savoir plus sur la trame noire, voici un lien vers l'article Trame noire : un sujet qui « monte » dans les territoires co-écrit par Eloïse Deutsch

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